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Au fil de mes réflexions et lectures… ce qui m'a intéressé, ce qui m'a touché, ce que j'aimerais retenir et partager avec d'autres…

Janvier - Février 2009

 

À ma propre porte


Depuis le diagnostic de la maladie d’Alzheimer, je ne vois plus les choses comme avant. Le déclin intellectuel m’a forcé à vivre autrement, de réduire drastiquement mes exigences par rapport à moi-même. Plus que la maladie, c’est ça, la vraie catastrophe. Mais, il paraît que l’on peut vivre avec !
A propos de catastrophe, je me suis laissé dire que ce mot signifie que toute destruction (cata) ouvre aussi la voie à un renouveau (strophe) ! « Le blessé reprend en main ce qui lui est arrivé pour en faire un nouveau projet d’existence, parfois même dans un contexte d’adversité. » (1)

Dans la crise existentielle que je traverse depuis la maladie, je me suis fait prescrire un peu de Sénèque, de Nietzsche et surtout du Jollien… plutôt que des neuroleptiques !
D’accord, ça ne guérit pas, la violence de la maladie sera toujours là, mais la violence des rapports à elle peut être soulagée.

Et s’il est trop tard pour guérir, il ne sera peut-être pas trop tard pour devenir un meilleur compagnon pour soi-même !
Essayer de soigner ce qui a été négligé avant, aller là où l'on est passé à côté,revoir et réécouter là où l'on n'a rien vu et rien entendu…

Cette petite « thérapie philosophique » m’a permis d’élargir mon rapport au monde et de donner un sens personnel à la maladie.
Une façon aussi de revenir à moi, d’arriver devant ma propre porte. Un peu comme le décrit si bien le poète Derek Walcott dans « Love after Love » :

Le temps viendra
où, plein d’allégresse,
tu salueras ta propre venue
à ta propre porte,
dans ton propre miroir.
Et chacun sourira à l’autre en guise de bienvenue,
et lui dira : Assieds-toi. Mange.
Tu aimeras à nouveau l’étranger que tu étais pour toi-même.

Offre-lui du vin. Offre-lui du pain.
Rends ton cœur à lui-même,
à cet étranger qui t’a aimé toute ta vie,
que tu as ignoré pour un autre.
Il te connaît par coeur.

Vas chercher sur l’étagère les lettres d’amour,
les photographies, les notes désespérées.
Détache ta propre image du miroir.
Assieds-toi.
Savoure ta vie.


Traduction libre de :

LOVE AFTER LOVE

The time will come
when, with elation,
you will greet yourself arriving
at your own door, in your own mirror,
and each will smile at the other's welcome,

and say, sit here. Eat.
You will love again the stranger who was your self.
Give wine. Give bread. Give back your heart
to itself, to the stranger who has loved you

all your life, whom you ignored
for another, who knows you by heart.
Take down the love letters from the bookshelf,

the photographs, the desperate notes,
peel your own image from the mirror.
Sit. Feast on your life.

Derek Walcott
(Poète indien, prix Nobel de littérature 1992)

Ecoutez ce poème présenté par Kim Rosen et Jami Sieber (cello) sur YouTube.

 

Marcel Brasey 2009

Référence citée :

(1) Boris Cyrulnik, Autobiographie d’un épouvantail, Ed. Odile Jacob, Paris 2008