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En
provenance de Belgique, nous avons reçu ce message
d'un patient:
"
Votre site est bien gentil, bien résigné,
tout rentre dans l'ordre alors que mon journal décrit
les coups de gueule des premiers jours, les révoltes,
le ras le bol des médecins qui disent sans dire
tout en disant ... comment j'organise, au travers de cette
révolte, et mon suicide et mon avenir et un emploi
du temps bien chargé. Soit, je n'ai rien de gentil,
de soumis, je fais tache. Nous sommes déjà
morts, personne ne veut nous écouter.
"
Dans
son journal, elle dit tout haut ce que certains d'entre
nous pensent parfois tout bas :
"
Ô ma lucidité tu fous le camp "
L'année
de l'horreur, de la peur, l'année de l'erreur et
cependant 2005 vient de se terminer. Bonne année,
bonne année et surtout bonne santé ; à
nos âges que demander de plus hein ? Il répond
de même, il sort des bonnes années souriant
mais le cur n'y est plus, l'esprit encore moins.
Je ne suis pas historien, j'ai juré, promis de raconter
la vérité, ma vérité sur le
syndrome d'alexie (forme multiple de dysfonctionnement cognitif,
maladie annexe de l'Alzheimer).
Qu'entend-on par maladie annexe ? Qu'entendent-ils par là
?
Une réduction à l'état de légume
? Un peu différente ? Je compte donc raconter dans
le désordre au gré de ma mémoire défaillante
" la pauvrette " avant qu'elle ne s'assoupisse
comme la reine au bois dormant, raconter au gré de
mes repères, mes notes, mais plus encore ma solitude.
Je demeure emmuré dans un silence des plus épais,
des plus douloureux ; je vois le monde derrière une
vitre blindée. Vous avez remarqué ? On dit
Alzheimer au lieu de démence. Alexie pour dire démence.
Je vous accorde que les mots sont plus beaux, je dirais
même qu'Alzheimer devient mode, tendance, " in
". On parle pour nous, de nous, on nous décrit,
ils ces chers malades ; nos chers malades que nous chérissons
tant ils sont devenus paranos agressifs, difficiles à
supporter, dangereux pour eux- mêmes, nous les aimons
tant mais nous devons nous en séparer, les placer.
On n'entend pas la voix de " il " du cher malade
que l'on considère déjà comme disparu.
" Titanic " avant le plongeon, nous entendons
tout, comprenons tout et nous avons peur ; nous nous taisons
pour ne pas les effrayer eux ; notre peine est silencieuse,
notre compréhension aiguisée, nous sommes
à l'écoute ; à l'éveil, la moindre
remarque nous fait mal, nous frappe plein visage mais non
ils continuent de parler de nous devant nous.
PB relit la lettre devant lui " alexie période
alexie ", il entend atrophie cérébrale,
lésions diffuses importantes nettes, ignore pourquoi,
virus responsable ? Combien de temps ? Peut-être depuis
longtemps, épellent les bouts de chair rouges qui
remuent, égrainent lésioooonn difffuuuu résonnent,
résonnent les mots ; le geste ample, la voix atone
mais bien timbrée,
Blouse blanche ne parle pas, il expose, ne se fait pas comprendre
mais entendre ; la pauvre chose devant lui, ce candidat
légume ne comprend tout de même pas
à quoi bon expliquer à son niveau
pas
de temps à perdre, il lui parle par devoir, dire
qu'il faut encore leur expliquer à tout ces petits
candidats légumes.
Atrophie, frappe PB de plein fouet ; fulguration, éclair,
atrophie, il sait ce que c'est ; les mots mis bout à
bout forcément donnent enfin une image, un immense
poireau énorme, duperie de la vie, il n'est que vaste
potage, légumineuse, il est poireau. Là devant
lui les chairs rouges comme deux lignes vont et viennent,
s'ouvrent, se ferment. Y a-t-il un son ? un sens à
ce qu'il dit ? Mots hachoirs, mots tranchoirs, d'autres
mots déferlent, des lignes de chair rouges remuent
d'autres mots roulent, se bousculent
irréversible,
connais pas ce virus, si virus il y a ; plus rien à
faire, attendre
scanner montré
les voici,
ces mots entrent, pénètrent de gré
ou de force la compréhension de PB.
- Mais je deviens un légume ! Je deviens gaga ; dit-il
éberlué doutant encore avoir bien compris,
il demande tremblant
- Cela peut-il stopper ?
- Non, les cellules du cerveau ne se renouvellent pas.
- Cela peut-il ralentir ?
- Sais pas, faut voir, crois pas, peut-être commencé
il y a 5 ans 10 ans, refaire scanner dans un an.
Ce malade de polyclinique patient au rabais veut savoir
; quoi c'est tout de même clair non ? On lui a suffisamment
expliqué : il est mort, il est déjà
mort. Combien de fois faudra-il le lui dire ? Décidément
ces petites gens
aucune culture, moins encore de déduction,
aucune décence non plus, veulent à tout prix
s'accrocher à un espoir veulent espérer, je
vous demande un peu
lésions diffuses, nettes,
nombreuses et veulent espérer
Dire qu'il faut
leur expliquer, ont le droit de savoir.
- Je vais vous faire une ordonnance dit chair rouge.
Pourquoi se demande PB puisqu'il n'y a rien à faire,
puisqu'il ne sait rien de rien sur rien alors on soigne
quoi ?
- Quel con ce patient ! S'il croit encore, enfin faut bien
jouer le jeu. PB devine, désorienté (c'est
le cas de le dire) proche de l'hébétude, un
légume, il devient un légume.
Jamais ! Il vient d'hurler toute sa peine, toute sa peur,
toute sa révolte. Il vient d'hurler silencieusement,
intérieurement, hurler sans déranger.
(Journal d'Andrée, Bruxelles 2006)
On
rassure : le site www.survivre-alzheimer.com restera "
gentil " et plutôt positif et créatif
là où il peut l'être, mais ça
ne l'empêchera pas de relayer parfois de grands coups
de gueules. Merci donc à Andrée de nous l'avoir
transmis.
Espérons qu'il poussera certains professionnels de
la santé à faire mieux, à proposer
des prises en charge qui accompagnent les gens en valorisant
leur parole, leurs compétences, leurs habiletés
maintenues!
Message fort, qui témoigne de l'hétérogénéité,
non seulement des troubles cognitifs, mais des réactions,
selon le parcours de chacun et la personnalité qui
reste.
(Marcel
Brasey, 2006)
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