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Sept
ans de réflexion et de survie depuis le jour où
tout s'était brusquement arrêté : mes
projets professionnels, mes projets de retraite, mes projets
de vie. Scientifiquement parlant ça s'appelait :
Diagnostic de démence de type Alzheimer probable,
CDR=1, maintes fois vérifié et validé
par la faculté, une vraie catastrophe personnelle.
Faut-il accepter ou nier ? Nier, s'est aggraver les choses
accepter, c'est mieux, mais ça sonne un peu
trop " clé en main ", trop passif et surtout
trop définitif. Vivre l'instant présent dans
un esprit de pleine conscience sera finalement le moyen
le plus sûr de souffrir moins.
Au début, c'était ce rapport médical
seul qui rendait visible à l'extérieur ce
qui se passait à l'intérieur. C'était
finalement l'unique témoin objectif qui rendait compte
de mes problèmes quotidiens. Je savais bien que ce
n'était pas une simple déprime, un surmenage
passager ou un burn-out professionnel. Cette maudite maladie
était donc bien là. En contrepartie, elle
me conférait une sorte de nouveau statut social,
défini par des règles et des schémas
thérapeutiques bien établis. Un élément
rassurant malgré tout, car en sachant maintenant
où aller, je pressentais qu'une partie du chemin
était déjà fait. Sénèque,
ne disait-il pas " Il n'y a pas de vent favorable à
celui qui ne sait où il va
" ?
Aujourd'hui, à 61 ans, l'insupportable est devenu
un peu plus supportable. La maladie est restée, mais
mon regard sur elle a changé. Pour les uns, le diagnostic
trop prompt est vécu comme une mise sous tutelle
qui pèse lourdement. Pour d'autres, au contraire,
c'est la découverte d'une nouvelle liberté
:
- le droit d'oublier, de perdre et de se perdre
- le droit de ne pas comprendre et de ne rien décider
- le droit à l'erreur et d'être improductif
- le droit au manque de mots et au silence
- le droit à la fatigue et au " rien faire "
- le droit d'être soi-même et de s'accepter
- le droit aux sentiments et à la réflexion
- le droit d'être simplement là et de diriger
son devenir
- le droit à des activités préférées
et à la joie
- le droit d'être dépendant et autonome à
la fois
Si le caractère invalidant de l'Alzheimer dépend
bien sûr de la progression de la maladie elle-même,
il résulte tout autant de notre environnement social,
professionnel et affectif.
Dans mon cas personnel, le diagnostic dans un centre de
la mémoire spécialisé m'évitait
certainement une errance pénible et sans fin dans
un probable imbroglio médico-social ailleurs.
Une phrase de Cesare Pavese (dans " Le métier
de vivre " Editions Gallimard 1958, pp. 144,148) résume
bien, mais un peu crûment ma condition :
La chose la plus atroce est toujours de " passer
pour un con ". C'est-à-dire de voir niée
sa souffrance.
Et plus loin, il me rappelle aussi que
" souffrir est toujours de notre faute ".
Des mots a priori difficiles à admettre quand on
est soi-même concerné. Comment vivre avec la
catastrophe totale et rester une personne joyeuse et heureuse
?
Ce " souffrir " dont Pavese parle, ne viendrait-il
pas essentiellement de notre (trop) bonne mémoire,
de notre esprit entraîné depuis toujours aux
comparaisons et aux jugements de valeur des personnes et
des situations ? Ne parlons-nous pas constamment des choses
du passé et du futur ?
Et si je m'efforçais davantage à " faire
attention " au présent, à chaque moment
qui passe, ici et maintenant
?
J'y pense maintenant
mi-plaisanterie ou mi-conviction
pourquoi ne serais-je pas un peu aidé par ma propre
maladie ?
Les troubles de mémoire, ne rendent-ils pas, en un
sens, toute chose nouvelle et propice à l'ouverture
? Peut-être, le malade Alzheimer fait plus facilement
abstraction de préjugés, de sympathies et
d'antipathies, de projections et d'espoirs. De ce fait,
ne serais-je pas plus apte aujourd'hui à apprécier
le moment présent, l'estime de soi et des autres
?
Mais loin de moi, l'idée de vouloir trouver de quelconques
charmes à cette maladie. Elle est bien une catastrophe
pour le malade, ses proches et son environnement. Mais en
n'y voyant que des pertes de compétences, on appauvrit
certainement la réalité.
(Marcel
Brasey, 2005)
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