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On
dit que la personne atteinte de la maladie d'Alzheimer reste
toujours la même. Peut-être, mais avec bien
d'autres malades, je sens que j'ai beaucoup changé.
Je suis plus tendu, plus " pas à pas "
dans mes pensées. J'ai aussi perdu cette vibration,
cette excitation, ces connexions multiples qui, dans le
passé, m'ont fait accomplir des tâches aussi
complexes que passionnantes.Bien sûr, ce nouveau mode
linéaire m'ouvre d'autres voies.
Déconnecté du rythme de la normalité,
j'ai plus de temps pour écouter, voir et vivre le
temps qui est. Mais est-ce vraiment toujours moi ? Avec
la répétition des ratages et la conscience
des insuffisances quotidiennes, ne vis-je pas déjà
avec un mental un peu plus solitaire ? Ne sommes-nous pas
poussés, chaque fois un peu plus, dans un repli intérieur
:
- quand
l'invisibilité des symptômes de début
de maladie nous revient souvent comme un reproche, car
un esprit apparemment sain dans un corps sain ...
- quand
nous entendons dire " ah, ça m'arrive aussi
souvent "
ce qui banalise notre situation
et augmente l'incompréhension réciproque
- en
voyant le regard vide en face quand nous prononçons
le mot " Alzheimer ", souvent synonyme de "
gâteux "
- quand
nous tentons vainement d'expliquer et même de justifier
notre diagnostic précoce de la maladie
- quand
nous commençons secrètement à souhaiter
un cancer qui " bénéficie " d'une
image de souffrance physique, plus noble et mieux comprise
des gens
- quand
on ne nous demande plus notre avis dans un domaine où
pourtant nous avons conservé des compétences
et que nous voyons les insuffisances de certains
bien portants
- quand
on commence à nous parler " enfant "
alors que nous sommes des adultes
- quand
le " il " ou le " elle " remplace
notre nom
comme si l'on devenait une sorte de sujet
à gérer
- quand
nous devons songer à renoncer à notre voiture
ce qui a fait dire à un malade : " si j'avais
le choix, je préférerais le réconfort
de ma voiture à la compagnie des mes amis "
- quand
nous sentons - plus que notre entourage - ce qui nous
sépare
Des
situations de stress, des accélérateurs de
maladie peut-être, des pertes de position sûrement.
Mais ce repli-refuge, nécessaire et pas toujours
désagréable ne veut pas forcément dire
isolement et renoncement. Tels qu'une entreprise contrainte
à restructurer pour survivre dans un marché
en pleine régression, nous essayons de nous adapter
à l'évolution imprévisible et inégale
d'une maladie à sens unique et à un environnement
que nous percevons de plus en plus brouillé.
(Marcel
Brasey, 2003)
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